Conférence régionale pour l`Afrique, préparatoire à la conférence de Beijing sur le Statut de la Femme

  • 22/11/1994
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Madame la Présidente,
Chères Soeurs d#Afrique,
Mesdames et Messieurs,

C#est avec joie que j#ai accepté votre gentille invitation venir participer cette Conférence régionale pour l#Afrique, préparatoire la Conférence de BEIJING sur le statut de la Femme.

Vous m#avez invitée en ma qualité de membre du Groupe Consultatif créé par Monsieur Boutros Boutros Ghali, Secrétaire général des Nations Unies, en vue de la Conférence de septembre prochain BEIJING.

Heureuse de me retrouver DAKAR et d#y revoir et saluer le Président DIOUF, mes pensées, Monsieur le Président, vont tout particulièrement vers votre épouse qui milite depuis si longtemps pour donner aux femmes leur pleine dignité: je forme ici les meilleurs v?ux pour sa santé.

Je viens saluer l?Afrique courageuse et digne avec beaucoup de respect. Puisse notre présence toutes et tous ici contribuer la lutte contre la féminisation de la pauvreté, surtout celle que connaissent les femmes rurales.

Toutes les organisations internationales qui étudient la situation des femmes rurales dans les pays en développement arrivent globalement aux mêmes conclusions. En dépit du fait qu#elles contribuent de manière essentielle au bien-être de leur famille et de leur communauté, les femmes rurales sont moins bien nourries, moins instruites, en moins bonne santé et moins bien rémunérées que les hommes du même groupe socio-économique. Parfois même elles ne sont pas du tout payées pour des tâches pourtant productives. Elles ont en outre affronter des obstacles et des traditions qui les maintiennent depuis des siècles dans cette situation d?infériorité.

Pour changer la situation des femmes rurales pauvres, vous savez mieux que moi tout ce qu#il faut faire: vous l#avez en effet parfaitement exposé dans le projet de plateforme d#action africaine que nous avons sous les yeux. Me basant sur ce projet, permettez-moi de reprendre quelques domaines d#action:

En premier lieu, il faut éliminer les discriminations anciennes et nouvelles ainsi que les obstacles culturels, sociaux, économiques et techniques qui freinent les femmes dans leur capacité améliorer leurs conditions de vie, et qui sont la base de la féminisation de la pauvreté et portent atteinte la dignité de la personne humaine. Je pense trois mesures concrètes :

- Promouvoir pour les femmes rurales l#accès l#enseignement et la formation, aux services de santé, la propriété et au crédit, en modifiant les législations et les coutumes si souvent discriminatoires leur égard.

- Mettre fin la répartition ancestrale du travail qui réserve aux hommes les activités extérieures et aux femmes les tâches non rémunérées, plus difficilement quantifiables.

- Supprimer les corvées abusives qui privent les jeunes filles dès leur plus jeune âge d#un enseignement régulier dispensé sans restriction aux garçons.

En second lieu, il faut combattre les différentes formes de violence dont les femmes et les enfants sont les premières victimes, par leurs innombrables souffrances en temps de guerre et les mauvais traitements de toutes sortes en temps de paix, en particulier le trafic d#enfants et de femmes, forcés la prostitution et victimes du Sida.

En troisième lieu, il est important d#encourager la création d#associations féminines qui aideront les femmes accéder des responsabilités dans leurs familles, leurs communautés et leurs nations, et leur donner les moyens, par le biais de ces associations, de participer directement aux projets de développement qui les concernent.

Parlant de projets de développement, je vois une série de domaines d#action où la communauté internationale pourrait utilement soutenir vos efforts :

1. Recueillir les statistiques différenciées par sexe, au niveau national et international, et les analyser et les utiliser dans l#élaboration des projets de développement afin que, dès le début, il soit tenu compte des caractéristiques spécifiques d#hommes ou de femmes, étant particulièrement l#écoute des femmes dans un esprit de réel partenariat.

2. Rechercher un développement rural durable en créant des possibilités de revenus pour que les personnes puissent se suffire elles-mêmes et investir dans des services qui produiront des retombées et des effets multiplicateurs court, moyen et long terme.

3. Associer systématiquement les femmes l#élaboration des stratégies nationales et internationales qui les concernent, car ce sont elles qui connaissent le mieux leurs besoins spécifiques et les méthodes les plus indiquées pour y répondre. Il faut en tout cas éviter qu#elles ne soient obligées d#accepter des schémas d#action imposés par des organisations internationales dans lesquelles elles ne se reconnaîtraient pas.

4. Veiller ne pas privilégier l#aide d#urgence au risque de négliger une stratégie de développement durable, et lorsqu#une aide d#urgence s#avère nécessaire, tenir compte de la participation des personnes concernées et de leurs besoins long terme.

5. Et enfin, augmenter et mieux coordonner les montants consacrés aux projets de promotion de la femme, et de la femme rurale en particulier, tant au niveau national qu#international, et tant au niveau des instances gouvernementales que non gouvernementales.

Toutes ces mesures, qui sont loin d#être exhaustives, sont de nature améliorer la situation des femmes rurales, mais je voudrais aussi vous faire part de quelques réflexions personnelles sur ce qui me semble devoir inspirer tous nos efforts, savoir la volonté d#assurer chaque être humain sa dignité dans la diversité et la complémentarité.

Respecter les diversités est essentiel pour qui veut construire l#unité dans l#égalité. Nous proclamons tous l#égalité, mais il faut que celle-ci ne soit pas une égalité ambiguë qui mène un appauvrissement, mais une égalité qui tienne compte de tous les êtres humains dans leurs droits fondamentaux, qu#ils soient hommes, femmes ou enfants. Car si tous les êtres humains sont égaux en valeur et dignité, cela ne signifie en rien qu#on doive nier leur diversité, leurs qualités propres et complémentaires. Plutôt que de neutraliser les différences de nos cultures respectives dans un gris généralisé, nous pouvons au contraire nous en servir pour notre enrichissement mutuel. Ce n#est que du respect des différences que peuvent découler une paix et une égalité véritables.

Les conflits qui déchirent actuellement votre Afrique et qui, d#ailleurs, n#épargnent pas l#Europe, ne reflètent-ils pas précisément l#absence de ce respect ´ Ils empêchent en tout cas un développement humain harmonieux et hypothèquent l#avenir de générations entières. J#ose espérer qu# tout le moins les dirigeants africains voudront user de leur grande influence pour faire arrêter la violence sur leur continent et que la paix s#installera enfin dans toutes les régions d#Afrique.

En second lieu, je crois que nous pouvons tous nous accorder sur le fait que la dignité de la personne humaine est universelle et se fonde dans sa dimension spirituelle. Cette "flamme de l#âme" qui nous habite fait que l#homme - selon le mot de Pascal - dépasse infiniment l#homme.

Le déposséder de cette dimension spirituelle le dénature dans son essence même. C#est cette nature humaine spirituelle aussi qui, en dernière instance, exige que la personne humaine ne soit jamais subordonnnée aux pouvoirs de l#économie, de la politique, ou encore des intérêts de qui ou de quoi que ce soit. Oublier cela, c#est s#exposer tolérer des injustices individuelles et collectives abominables.

Je voudrais demander votre attention pour les millions de femmes réfugiées séjournant dans les camps ou ailleurs. Leur situation est infiniment plus pénible que celle de leurs compagnons masculins. Elles sont des cibles faciles et vulnérables. Ayant déj subi les souffrances de l#exode, elles sont souvent victimes d#abus sexuels. En plus des blessures physiques, la violence sexuelle peut également entraîner des traumatismes mentaux et souvent des exclusions sociales et la plus grande des solitudes. Une assistance psychique et médicale devrait pouvoir leur être fournie. C#est une recommandation qui pourrait peut-être figurer dans votre plateforme d#action. Enfin le moment n?est-il pas venu de combler les lacunes sur ce point de la Convention de Genève de 1951 relative au statut international des réfugiés´

Ce qui en troisième lieu est essentiel, naturel et de prime importance pour l#avenir de l#humanité, c#est le respect du rôle des parents. Le père et la mère ont besoin l#un de l#autre pour exercer en plénitude cette fonction pour le bien de leurs enfants. Comment la femme, qui dans bien des cas doit assumer la fois les fonctions de mère, d#éducatrice et de productrice économique pourrait-elle assumer SEULE ce triple rôle sans que l#un d#entre eux ne doive s#exercer au détriment des deux autres´ Or, force nous est de constater que, cause de l#exode rural et des situations de guerre, la famille est souvent brisée et que plus d#un tiers des femmes africaines se retrouvent seules assumer la charge d#une très vaste famille. Je suis intimement convaincue que l#unité de la cellule familiale, base de toutes les sociétés, dont chaque membre a une dignité égale, qui implique des droits et des devoirs, constitue un bien commun universel.

Et en réalité, le premier bénéficiaire de ce bien commun, c#est l#enfant, car celui-ci ne pourra s#insérer harmonieusement dans l#environnement social plus large, que s#il a pu connaître la stabilité et la tendresse offertes par le cadre naturel de la vie familiale. L#enfant est la fois une personne autonome et un être social mais il n#est ni un individu isolé, ni le rouage d#un système collectif. Enfin, vouloir le bien-être d#un enfant, c#est lui accorder le droit fondamental d#aimer et d#être aimé. Ce n?est que l#amour qui a un avenir et une destinée spirituelle qui dépasse même la mort.

Voil les raisons qui m#ont amenée être présente parmi vous de tour coeur aujourd#hui et de me faire la porte-parole de la cause des femmes rurales et de leurs familles, surtout dans les pays pauvres.

Je le fais aussi, motivée par une conviction personnelle profonde qui fut partagée de toute son âme par mon mari, mon cher Roi Baudouin. Je veux ainsi également répondre á l#appel pressant de femmes de chefs d#Etat militantes, désireuses d#apporter d#urgence une solution tant de problèmes des femmes qui doivent vivre dans des situations inacceptables.

Voil le message que je voulais partager avec vous.
Je vous remercie de votre attention.